no 8/ Guide de survie de la recherche sans accès institutionnel (partie 2/2)

On l’aura compris à ce stade (la première partie de ce billet est ici), l’argent est bien entendu le nerf de la guerre dans l’université mondialisée, en particulier celui investi dans la recherche. Lorsqu’on est membre (étudiant.e.s, professeur.e.s, employé.e.s, etc.) d’une université prestigieuse, on a accès à une série d’outils dont les frais ont été défrayés par l’institution, dont des moteurs de recherche performants, des bases de données presque exhaustives, des formations à la recherche, des prêts entre bibliothèques, etc. grâce auxquels on peut accéder presque instantanément aux articles convoités.

Il m’arrive souvent de recevoir des messages d’étudiant.e.s inscrit.e.s dans des universités en difficulté me demandant de la littérature pour leur sujet de recherche en philosophie africaine. Si je peux certes en partager, il m’a semblé au bout d’un moment que la meilleure manière d’accompagner ces étudiant.e.s de cycle supérieur était non pas de les fournir en documentation mais de les aider à devenir des chercheur.e.s : or on ne devient chercheur.e qu’en cherchant…

Il existe des moteurs de recherche beaucoup plus efficaces que ceux que je présente ici, mais lorsqu’il n’y a pas d’autres alternatives, on peut très bien documenter une recherche rigoureuse en usant de différentes stratégies, sans y laisser sa chemise. Même sans forfait institutionnel, on peut, avec un peu de doigté, trouver des textes scientifiques sérieux, récents, publiés dans leur intégralité et tout à fait pertinents à sa problématique. Quoique je ne les emploie pas toutes dans les mêmes proportions et qu’elles ne parviennent pas toujours à honorer leurs promesses, je partage ici quelques unes de mes stratégies pour mieux naviguer dans la littérature scientifique accessible sur le web. Dois-je le dire, il est évident qu’elles ne sauraient se substituer à l’adoption de politiques institutionnelles en la matière.

S’inspirer pour affiner sa problématique

Pour commencer, écartons une avenue : non, le recours à l’encyclopédie Wikipedia (beaucoup trop généraliste en philosophie) ou au moteur de recherche Google sans autre forme de raffinage ne permet pas de trier le bon grain de l’ivraie sur le plan scientifique. Pour ma part, s’il m’arrive certainement de consulter Wikipedia, je me garde de penser qu’il s’agit là de plus qu’une étape préliminaire. Je la conçois comme une façon de trouver l’inspiration, à la manière de cette bonne vieille méthode consistant à feuilleter les entrées de votre dictionnaire Robert, ce qui me permet d’identifier une ou deux clés d’orientation avant d’entreprendre véritablement la recherche qui me permettra de cerner ma problématique. Mieux vaut commencer par la lecture attentive d’un seul article scientifique de bonne facture en y identifiant des ressources utiles dans la bibliographie et d’en remonter le fil, que d’espérer trouver de la documentation pertinente, les yeux bandés, sur le web…

Lorsque j’ai besoin d’orientation ou d’inspiration sur un thème précis qui m’est moins familier, je rend plutôt visite au site de la Standford Encyclopedia of Philosophy sur laquelle on retrouve d’excellentes entrées généralistes accompagnées d’une liste de références bibliographiques utiles. Il faut néanmoins lui reprocher de ne couvrir que très peu les champs hors de l’orthodoxie anglo-saxonne. En philosophie africaine, on peut aussi consulter l’entrée « History of African Philosophy » de l’Internet Encyclopedia of Philosophy, quoique le panorama dressé me semble assez peu représentatif : les références, cependant, sont intéressantes.

La bibliothèque numérique Les Classiques des sciences sociales sur laquelle on peut trouver beaucoup d’ouvrages ou d’extraits de grands classiques, notamment en méthodologie des sciences sociales (Bourdieu, Lévy Strauss, Weber, Foucault, etc.). On y retrouve également une catégorie générale « Sciences du développement » et des rubriques (sous la catégorie générale « Les contemporains »  qui pourraient être ou devenir (certaines sont encore vides) utiles, telles que « études haïtiennes », « camerounaises » ou « ivoiriennes ».

Chercher un document ou un auteur précis

Pourvu qu’on procède avec discernement, le moteur de recherche Google peut s’avérer très utile, ce de plusieurs manières. On peut y taper l’ISBN d’un livre ou le DOI d’un article et espérer l’y trouver. Si on ne les connaît pas, on les trouvera sur WorldCat (voir plus loin). On peut aussi taper dans Google les mots-clés du titre de l’article, du livre ou le nom de l’auteur que l’on recherche suivi de « pdf ». Cette stratégie d’une simplicité désarmante donne souvent de très bons résultats. Soyez néanmoins extrêmement vigilants à ne pas donner d’informations personnelles à une plate-forme tierce qui vous promet le document en échange de données sur votre identité. En cas de doute, abstenez-vous (pour ma part, le doute est permanent). On peut aussi faire exactement la même requête dans un autre moteur de recherche (Chrome, Ecosia, Ask.com, Bing, etc.) pour des résultats parfois surprenants.

Plus pointu, Google a également développé son propre moteur de recherche pour chercheur.e.s, Google Scholar (.com ou .fr), assez décevant néanmoins en ce qui a trait à la recherche sur l’Afrique qui est généralement mal indexée. L’extension .com archive un plus grand nombre de publications (dont surtout celles en anglais) mais il arrive qu’on puisse trouver des références différentes sur scholar.google.fr, lorsque, bien entendu, les écrits sont rédigés en français. B.a-ba d’une recherche efficace : il faut lancer une recherche à partir de mots-clés (sans les articles ou pronoms) (ex.: « racisme Afrique » au lieu de « l’histoire du racisme en Afrique coloniale »), d’autant que le moteur de recherche de Google Scholar n’est pas très performant. Inutile ici d’espérer trouver mieux avec la fonction « recherche avancée ».

Je l’écrivais dans la première partie de cette série de deux articles, Academia et Researchgate ne sont pas à proprement parler des ressources en accès libre puisqu’ils exigent une inscription de votre part (i.e. que vous leur fournissiez des informations sur vous) pour vous donner accès aux ressources qu’y archivent leurs auteurs. Dans l’état, il est néanmoins difficile de faire l’impasse sur une présence sur ces plateformes où convergent un nombre important de membres de la communauté scientifique. Vous pouvez y chercher par mots-clés ou par domaines d’intérêts dans leurs moteurs de recherche et accéder à l’intégralité de la plupart des travaux que ces sites hébergent.

Dans le même genre mais explicitement engagée en faveur du libre accès, Humanities Commons est une plateforme de discussion et de partage de la recherche et d’outils pédagogiques. Malheureusement, on y trouve assez peu (voire pas) de ressources sur la philosophie en Afrique et celles que l’on trouve ne sont qu’en anglais. Le Directory of Open Access Journals semble donner de bons résultats, surtout pour les études islamiques et la théologie chrétienne. Le répertoire équivalent de livres en accès libre, le Directory of Open Access Book, existe mais ne semble pas donner beaucoup de résultats d’intérêt pour développer une pensée critique sur l’Afrique.

Mes préférés

Utilisé seul sur sa plate-forme ou avec Google Scholar, Kopernio est un outil que j’aime beaucoup et que j’espère voir s’enrichir à l’avenir. Il s’agit d’un module que vous installez sur Firefox, qui vous accompagne dans vos recherches et vous déniche les versions gratuites d’articles verrouillés, en les débusquant grâce à leurs systèmes d’analyse de données, sur des sites d’éditeurs, des sites personnels, dans des dépôts institutionnels, sur des serveurs d’archives pré-publications, etc. (Bon à savoir, il est possible que l’ajout d’un module à votre serveur ralentisse votre accès à la bande passante, ce qui peut s’avérer handicapant dans les environnements où la connexion internet est mauvaise ou erratique.

Autre outil que j’affectionne beaucoup parce qu’il donne de bons résultats en philosophie africaine, le moteur de recherche FreeFullpdf vous dénichera également des articles, des thèses, des livres, en format .pdf en accès libre, en anglais et également en français. Figurait, par exemple, dans la première page de résultats d’une recherche avec le mot « ethnophilosophie » l’intégralité de l’ouvrage (594 pages) dirigé par l’estimé Kwasi Wiredu A Companion to African Philosophy (que j’ai dans ma bibliothèque et dont je peux vous confirmer qu’il est loin d’être abordable).

Même principe pour l’OpenEdition Search qui, avec une recherche sur « Mudimbe » vous renvoie à une série impressionnante de 30 pages de résultats comportant des chapitres de livres, d’articles, d’appels à propositions, etc. de hautes factures scientifiques et que vous pouvez tous télécharger librement.

Il faut également rendre justice à ces revues d’une très grande qualité scientifique. La première est spécialisée en philosophie africaine : Quest. an African Journal of Philosophy, et rend accessible une part importante de son catalogue. Polylog se présente quant à elle comme un forum de philosophie interculturelle et héberge plusieurs numéros de philosophie africaine, ou pertinents pour penser les enjeux qui s’imposent à l’Afrique. La revue Feminist Africa est d’une grande richesse pour les études féministes et de genre en contexte africain. Enfin, on ne peut pas conclure sans évoquer le catalogue virtuel du CODESRIA qui rend disponible en intégralité certains textes, voire parfois, certains livres : ainsi, en cherchant « Bachir Diagne », on peut trouver la version intégrale de L’encre des savants dans sa traduction anglaise. Malgré que le CODESRIA soit une réserve incroyable de savoirs d’utilité panafricaine, on doit regretter malheureusement que le site soit peu intuitif et le moteur de recherche, pas très performant.

En dernier recours…

Lorsqu’on ne trouve pas ce que l’on cherche, on peut découvrir en chemin d’autres articles traitant de notre sujet d’une manière similaire à notre requête initiale ; des textes différents du même auteur ; ou parfois, seulement une section du texte recherché. Parfois, lorsqu’elle est faite de manière sérieuse, une recension peut quelquefois se montrer tout à fait satisfaisante pour les besoins qu’on avait de consulter l’ouvrage (et même, avoir digéré pour nous une partie du travail!).

Finalement, il existera toujours cette stratégie (à utiliser avec parcimonie si c’est avec votre directeur ou directrice de thèse) consistant à invoquer auprès d’un.e chercheur.e membre d’une institution l’amitié scientifique… Pour lui rendre la vie facile, vous pouvez faire par exemple une recherche sur le texte convoité dans WordCat. Ce catalogue mondial de toutes les publications indexées par les bibliothécaires universitaires vous permet de trouver les DOI (identifiants numériques) et les ISBN (identifiant international des livres) et de retracer facilement l’emplacement physique d’un ouvrage dont vous auriez besoin. Vous pouvez ainsi savoir si votre texte se trouve à la bibliothèque de l’Université où votre cousine fait son séjour de recherche, ou à laquelle travaille votre collègue…

Bonne recherche !

no 4/ S’initier à la philosophie africaine contemporaine

Pour les novices qui ne sauraient pas par où commencer, il existe de nos jours plusieurs ressources accessibles en ligne permettant d’acquérir, sans trop d’efforts, quelques bases de la discipline de la philosophie africaine telle qu’elle se pratique actuellement. Sans logique particulière aucheck listtre que le caractère introductoire, la durée d’un enregistrement ou la longueur d’un texte (suffisamment longs pour que l’élaboration d’arguments ne restent pas superficielle), j’ai listé ici quelques unes d’entre celles que je trouve utile pour se faire une idée générale des différents courants, des débats principaux, des sous-domaines de spécialisation, etc., en français et anglais.

Décoloniale dans son approche, la philosophie africaine est par nature transdisciplinaire: on ne s’étonnera donc pas de retrouver dans cette liste des ressources que certains préféreraient enfermer à l’intérieur de l’enclos d’autres domaines que celui de la philosophie.

  • Cycle de six conférences d’introduction à la philosophie africaine par Franklin Nyamsi à l’Université de Rennes, de près de deux heures chacune, sur les thèmes de: 1) L’Afrique comme problème philosophique ; 2) La question de la race dans la philosophie africaine ; 3) Histoire schématique de la philosophie africaine ; 4) Méthodes de la philosophie africaine ; 5) Statut du philosophe dans les sociétés africaines contemporaines ; 6) La réception internationale de la philosophie africaine.
  • Sur le site de Thinking Africa, une série d’entretiens filmés avec plusieurs penseurs contemporains du continent : dont Savadogo Mahamadé, Fabien Eboussi Boulaga, Achille Mbembe, Souleymane Bachir DiagneSeloua Louste Boulbina, etc.
  • Si la durée à elle seule était garante de la qualité du contenu, cet improbable documentaire sur la vie et l’oeuvre de V.Y. Mudimbe, Les Choses et les Mots de Mudimbe (de Jean-Pierre Bekolo) remporterait certainement la palme de l’intérêt. Passionnant pour les initiés, cet entretien de quatre heures (sic) avec l’idéateur des notions d' »invention de l’Afrique » ou de « bibliothèque coloniale » aurait néanmoins gagné en clarté si le travail de montage avait été un peu plus resserré.
  • De Mudimbe, on trouve aussi cette discussion avec Boaventura de Sousa Santos dans le cadre d’une série intitulée « Conversations of the World ».
  • Un dossier sur la philosophie africaine préparé par l’African Studies Center de Leiden, lequel accompagne un cycle de conférences sur l’ubuntu organisé en 2003, avec pour invité.e.s Mogobe B. Ramose (aussi invité de Boaventura de Sousa Santos ici), Sophie B. Oluwole, Kwasi Wiredu et Paulin J. Hountondji. On y retrouve tout un tas de ressources utiles, comme des bibliographies des titres-phares de chacun de ces  auteurs, des ouvrages plus généralistes (readers, companions, etc.) et quelques articles en accès libre tout en bas de la page.
  • Il n’aura échappé à personne que les Ateliers de la pensée de Dakar et St-Louis figurent parmi les événements les plus courus en philosophie africaine, particulièrement par les médias. Issues de la deuxième édition, on peut trouver au moins trois « Causerie avec… » Souleymane Bachir Diagne, Achille Mbembe et Nadia Yala Kisukidi dans les archives du Point Afrique.
  • Dans la même veine, le cycle de conférences 2015-2016 de la Chaire de Création Artistique du Collège de France dont Alain Mabanckou était alors titulaire : Achille Mbembe, Françoise Vergès, Séverine Kodjo-Grandvaux, Lydie Moudileno, etc.
  • Intitulé « New York-Paris-Dakar : une philosophie en mouvement », un entretien avec Souleymane Bachir Diagne mené par Adèle Van Reth pour Les Chemins de la philosophie (France Culture). Si vous êtes comme moi, vous ne vous lassez jamais d’entendre Bachir Diagne. Vous pourrez donc le réécouter en entrevue sur Philodio, le podcast de la revue de la Société Québécoise de Philosophie, Philosophique ; ou dans cet enregistrement vidéo de la conférence qu’il a donné à Montréal au sein du cycle de conférences que j’ai organisé dans le cadre des activités de la Chaire PolEthics.
  • À cette occasion, Nadia Yala Kisukidi partageait la tribune avec une intervention intitulée « Du retour en Afrique ».
  • À épouiller, aussi, les 38 vidéos (!) généreusement mises en ligne par le professeur de l’UCAD Hadi Ba sur sa chaîne youtube, issues du Colloque-hommage à Souleymane Bachir Diagne de janvier 2018.
  • Le billet de blogue d’Anke Graness « Philosophy in Africa, a case of Epistemic Injustice in the Academia » qui provoqua dans les pages du prestigieux Daily Nous un débat des plus intéressants (pour le dire poliment).  Dans un autre article de la même autrice, « Question of Canon Fomation in Philosophy : The History of Philosophy in Africa », Graness remarque à raison que les distorsions épistémiques léguées par la raison coloniale sont invasives jusque dans l’écriture (en cours) d’une « histoire officielle » de la philosophie africaine. Des domaines entiers de la littérature critique en philosophie africaine demeure en effet relativement peu explorés pendant que tendent à se canoniser différents autres courants.
  • Cette invisibilisation est le lot des philosophies lusophones, afrophones (en langues africaines), afro-islamique ou de la philosophie féministe, notamment. Sur la philosophie féministe, qui reste un parent pauvre de la philosophie africaine et un domaine en chantier, je consacrerai un billet entier. Mais notons tout de suite que les débats sont dominés par les thèses 1) du maternalisme originel et 2) du négationniste du genre, tel que défendues par Oyeronke Oyewumi notamment, dans son aussi populaire que controversé ouvrage The Invention of Women (1997). Pour ma part, je suis convaincue par la critique que fait de ces thèses Bibi Bakare-Yusuf particulièrement : à lire, son excellente recension critique « Yoruba’s don’t do gender« 
  • Ont été récemment mis en ligne deux podcasts en anglais sur le rationaliste éthiopien du XVIIe siècle Zelda Yacob et son disciple Welda Heywat (dont le canadien Claude Sumner a d’ailleurs été l’un des rares spécialistes).
  • Ces deux épisodes font partie d’une série fort intéressante intitulée History of Africana Philosophy.  Si je retiens plus spécifiquement les enregistrements portant sur ces deux philosophes éthiopiens, c’est que pour des raisons sur lesquelles je n’épiloguerai pas ici, je ne trouve pas qu’aille de soi l’équivalence établie entre « philosophie africaine » et le concept  de « philosophie africana« , telle que définit par Lucius Outlaw.  J’y reviendrai sans doute un jour.
  • Dans une approche plus familière aux anglophones du continent qu’aux francophones africains, une entrée encyclopédique sur l’histoire de la philosophie africaine rédigée par Jonathan O. Chimakonam de l’Université Calabar au Nigéria.

Évidemment, en aucun cas ces suggestions ne sont-elles exhaustives.

À suivre, donc…

 

no 3/ Toubab et philosophe africaine?

moi 1986Il m’arrive souvent qu’on me regarde avec curiosité, qu’on s’étonne voire qu’on s’indigne de découvrir que je sois « blanche » alors que mes intérêts tournent autour de l’Afrique depuis que j’ai commencé mes recherches de maîtrise, aux alentours de 2006, dont a résulté un mémoire : L’incidence de l’ajustement structurel sur les inégalités socio-économiques dans un contexte néo-patrimonial : le cas du Sénégal (ici). À l’époque, c’est une inclinaison très personnelle qui m’avait poussée à choisir mon sujet de recherche et, plus précisément, le pays que j’allais examiner: j’ai passé en effet quelques années d’enfance déterminantes à Dakar dans les années 1980.

Né au pays du Levant sous protectorat français, mon père s’est établi au Québec à la fin des années 1960, quelques années après le décès du sien, survenu au moment d’embarquer dans l’avion qui l’amènerait au Congo pour fonder sa clinique médicale. Porté par une conjoncture politique et religieuse née de l’impérialisme, mon grand-père posait sans le savoir les prémisses d’une lignée familiale, son fils mon père réalisant toute sa carrière en Afrique francophone où j’ai été amenée à le rejoindre au Sénégal, au Mali, au Niger et au Tchad. Je suis aujourd’hui mariée à un Congolais. Autant dire que le continent, ses littératures, ses cultures, mais aussi les mythes qui planent sur lui et que continue d’alimenter la « bibliothèque coloniale » (V.Y. Mudimbe) ont toujours fait partie de ma vie.

Comme être « noir.e », être « blanc.he » est le fruit d’un rapport social. Je suis « blanche » parce que l’histoire qui m’a précédée est celle de l’hégémonie d’une domination raciale blanche dont les tentacules se sont étendues sur l’ensemble du globe et continuent de se pratiquer sous d’autres formes aujourd’hui. Du fait de mon appartenance visible à ce groupe, certains privilèges me sont arbitrairement concédés au quotidien et au sein des institutions.

Cette domination raciale pluriséculaire a fait le monde occidental tel qu’on le connaît aujourd’hui, avec ses avantages comparatifs en matière d’industrialisation, de militarisation, ses pouvoirs hégémoniques sur la scène internationale – bref, son racisme structurel. Cette domination a aussi légué une histoire intellectuelle et des postulats normatifs, progressivement canonisés (particulièrement en philosophie), y compris hors d’Occident. Sur eux, se déploient des efforts de décolonisation épistémique depuis au moins l’époque des Indépendances, n’en déplaise à ceux qui voient sur cet enjeu un effet de mode académique récent. À l’issue de débats ayant eu cours sur plusieurs décennies, sur la question de la « race » (et de toutes les appartenances premières en général) la philosophie africaine contemporaine se positionne en porte-à-faux des postures défendues dans le monde atlantique : elle cherche de toutes ses forces à quitter le paradigme de l’identité (raciale, noire, de l' »authentiticité », de l' »africanité », etc.).

C’est sur cet arrière-fond de débats que, lors de ma soutenance de thèse, la première parole de mon examinateur externe a consisté à me souhaiter la bienvenue au sein de la « communauté des philosophes africain.e.s ». Le choix des mots n’était pas gratuit : je n’étais pas accueillie comme spécialiste de la philosophie africaine, mais comme philosophe africaine. Dans un contexte intellectuel où les débats sur la question noire sont largement dominés par les black studies états-uniennes, j’ai voulu explorer dans un texte intitulé « Être ou passer pour Blanche et philosopher avec l’Afrique«  (ici) les complexités que mettait à nu ma positionnalité singulière, de femme universitaire (qui passe pour) blanche et philosophe avec l’Afrique des continentaux, depuis cet autre continent (américain) de la violence raciale par excellence…  En fin d’article, on peut trouver une liste de ressources pédagogiques utiles, que j’actualiserai prochainement sur ce blogue.  Le texte est paru dans un dossier « Blanc.he.s comme neige? » initié avec l’anthropologue Marie Meudec et publié en 2017 dans la revue québécoise Raisons sociales.

* « Toubab » est un terme communément employé en Afrique de l’ouest pour désigner un.e Blanc.he.