L’extractivisme, 12 ans plus tard

À gauche, l’Agenda des femmes 2021, éd. Remue-Ménage

Avril 2018 fut marqué par une célébration importante, celle de la fin de ma thèse, enfin soutenue après l’avoir entamé dix ans plus tôt. Dix ans plus tôt, non pas parce que je procrastinai tout ce temps, mais parce qu’elle fut interrompue par des conditions kafkaïennes qui auront volé toute ma verdeur de jeune chercheure, ma santé et plus d’heures quotidiennement que n’en ont objectivement les journées. Ma participation à un premier ouvrage collectif explorant les mécanismes de l’impérialisme canadien en Afrique – car, non, le Canada n’est pas l’ami de l’Afrique – intitulé Noir Canada. Pillage, corruption et criminalité en Afrique se voyait assombrie par le tourbillon médiatique et juridique (un dérisoire 11 millions de dollars réclamés en dommages et intérêts) au coeur duquel les auteur.e.s et la maison d’édition fûmes projetés jusqu’en 2013. Cinq ans après sa sortie, en dépit du fait qu’une loi ait été votée contre les poursuites-bâillons en référence à ce livre, il fut retiré de la circulation et nous nous voyions contraints de signer une entente hors cour. Le lot, en somme, de tous les cas documentés de procédures de ce type intentés contre des journalistes, chercheurs ou défenseurs des droits des communautés affectées par des activités problématiques commises par des multinationales minières. Si d’aucuns ont pu se sentir le vent de l’avant-garde en poupe, nous ne faisions tout bonnement pas exception à la règle… Encore à ce jour, des cas relayés dans l’essai refont périodiquement surface dans l’actualité, suscitant l’étonnement et l’ire du puceau, avant de disparaître à nouveau dans les tréfonds de l’oubli. Jusqu’à la prochaine fois.

Il y a un an, je voyageais au Rwanda et en République Démocratique du Congo. Ce voyage marquait l’anniversaire de cette douzaine d’années écoulées depuis que je commençai à m’intéresser à la géopolitique des Grands Lacs. Et m’y réconcilia. Il m’aura donc fallu douze ans pour faire la paix avec ce mauvais départ, les rancunes et les traumatismes, discrets mais persistants.

La réception de ce travail de compilation d’allégations pouvant aller jusqu’au soupçon de crimes contre l’humanité, lesquelles circulaient déjà dans l’espace public, aura offert plusieurs leçons magistrales à qui sait se montrer attentif. En premier lieu, il fut beaucoup plus question d’industrie minière que de toutes les autres dimensions de la domination abordées dans cet ouvrage (je travaillai personnellement sur la géopolitique des Grands Lacs, sur la rédaction de quelques études de cas et sur les chapitres incriminant les politiques canadiennes en matière d’aide au développement). Certes, les entreprises qui nous poursuivaient étaient des minières ; certes, la moitié sans doute de l’essai s’y intéressait. Mais si le public ne se préoccupa guère outre mesure de l’Afrique, c’est que, somme toute, l’extractivisme et ses méfaits sont avant tout des réalités « bien de chez nous ». Aussi paradoxal que cela puisse paraître, qu’un livre sur l’Afrique devienne un best-seller au Québec n’a pas empêché que sa réception reconduise le racisme systémique.

Il fut également question ad nauseam de liberté d’expression comme principe cardinal de la noble démocratie, au détriment du fond. Moi qui ne croyais déjà pas trop en cette propagande, il fallait (militantisme oblige) constamment faire la démonstration tonitruante de sa foi inébranlable en les valeurs libérales, portées en étendard contre l’autre moitié du monde, et peu importe la légendaire relativité made in Canada de leur application en dehors des contextes occidentaux. Pourtant, nous la connaissions mieux que quiconque, cette relativité, puisque nous l’avions documentée en 348 pages… Le droit à un silence timoré que je m’octroyai ensuite durant de longues années fut une réponse mesurée à l’injonction qui m’était faite, sans relâche, à me prononcer et à me répéter sur un objet (l’industrie extractive) qui, en tant que tel, ne m’intéresse guère. Enfin, quoique des trois auteur.e.s, j’étais déjà la seule africaniste, mon avis fut le plus souvent accueilli avec la gentillesse embarrassée qu’on adresse à un scribe dépassant les frontières de sa compétence. L’important était de se montrer vindicatif et pugnace. Viril.

Après moult refus aux nombreuses invitations qui me furent faites à déterrer ce sujet, lesquelles reproduisaient l’un de ces trois biais, une proposition faite par les éditions Remue-Ménage d’écrire un court texte pour l’Agenda des femmes 2021 finit par me séduire : j’avais carte blanche. C’est donc entre les pages d’une publication féministe – on comprendra – que je renoue avec ce combat.

J’en profite pour archiver ici quelques uns des textes que j’ai écrits ou des entrevues que j’ai données à l’époque et que j’ai longtemps voulu être invisibles afin de ne pas laisser les détracteurs de ce travail m’y acculer dans l’angle de leur propre regard, exogène à mes réels intérêts.