« Dilili à Paris », un film fémonationaliste

Dilili à Paris, un film de Michel Ocelot (2018)

On doit s’inquiéter du peu d’indignation qu’a suscité le dernier film de Michel Ocelot Dilili à Paris qu’en famille nous décidions candidement d’aller voir durant ces vacances de fin d’année 2018. À nous, parents, il aura fallu visionner moins de 5 minutes avant que nous n’échangions un regard préoccupé qui aurait mieux fait de nous décider à quitter la salle. Le film s’ouvre sur un tableau de la vie quotidienne d’un village que l’on croirait tiré de son premier opus Kirikou mais qu’un zoom arrière nous fait immédiatement découvrir, stupéfaits, comme une scène… de zoo humain. D’aucune utilité au récit puisqu’on n’y revient jamais passé ces quelques minutes inaugurales, cette scène permet néanmoins à Dilili de nous apprendre qu’elle se serait embarquée clandestinement sur un navire pour assouvir ce désir ardent de traverser les mers pour venir se donner en spectacle à l’exposition coloniale de Paris, au sein d’une « troupe de théâtre » qui n’aurait d’abord pas voulu d’elle.

Car, nous apprend Michel Ocelot en entrevue, « il y a eu des côtés positifs à ces villages (…) L’Occident a vu autre chose que des Occidentaux. (…) Ces villages ont permis aux artistes occidentaux de progresser, que ce soit en arts plastiques, en danse ou en musique. Il y a eu des horreurs, mais tout n’est pas mauvais*. Autrement dit, la colonisation a eu des bienfaits (la citation dit bien pour qui) et Dilili était consentante puisqu’elle était sous contrat (sic).C’est à la célèbre militante anarchiste Louise Michel, déportée en Nouvelle-Calédonie, que la jeune héroïne doit son français des plus maniérés, celui très remarqué par les critiques du film qui passèrent tous sous silence le fait qu’on l’exigeait des « évolué.e.s » durant l’époque coloniale. Si Dilili en a aussi retenu le chant révolutionnaire le « Temps des cerises », elle ne bronche pas d’un poil lorsque, traversant des quartiers populaires dépeints comme grouillants seulement d’éclopés, d’alcooliques et de leurs femmes aux écchymoses au visage, son ami Orel la prévient : « ne deviens jamais comme eux ». Elle préfère découvrir le Paris des beaux quartiers et nouer connaissance avec une prodigieuse enfilade de personnages de l’élite culturelle, dont la superficialité du traitement n’a d’égal que la prétention à leur effet d’élévation morale.

C’est en chemin qu’on comprend que le film prétend concourir au statut de plaidoyer féministe. Défilent en effet à mi-parcours quelques figures féminines, Marie Curie, Colette, Sarah Bernard, Camille Claudel, Emma Calvé, traitées avec au moins autant de profondeur que leurs compères masculins. Après avoir longuement palabré avec Rodin, Dilili s’extasie « ça doit être bien d’être sculpteuse? » ce à quoi Camille Claudel répond d’un laconique « oui » avant qu’on passe à autre chose. Colette dénude son corps « parce qu’il est beau » et Dilili s’indigne qu’on veuille lui interdire l’accès au Moulin Rouge parce que « c’est un beau métier ». Entre les bijoux, les jolies robes, l’insouciance et le strass, ces femmes toutes s’effarent en roulant de gros yeux d’indignation bienfaisante devant le sort de fillettes, mises en esclavage dans les égoûts de Paris, par les membres d’une secte bien nommée : les Mâles-maîtres.

Car les Mâle-maîtres asservissent les femmes en les transformant en ombres d’elles-mêmes au nom d’une idéologie dont on s’attendait à ce que quelqu’un prononce le nom d' »islam » tellement l’iconographie de ces « Quatre-pattes » ne laisse aucune place à l’interprétation. Devant le maître des Mâles-maîtres, le chauffeur d’Emma Calvé, un certain Lebeuf, apprend que ces femmes-tables, couvertes d’une burka jusqu’au bout des ongles, sont ainsi rééduquées à ne pas lever la voix, à servir les hommes, à se taire, etc. pour remettre de l’ordre dans un monde qui marcherait sur la tête depuis que ces femmes accèdent à l’université. « Quand même pas toutes! » nous rassure Lebeuf, un compromis qui semble lui faire renoncer à sa conversion et le convaincre de demeurer du bon côté de l’histoire.

Implorant « Ferdinand » (vous savez, ce Ferdinand sous l’égide duquel se tint la Conférence de Berlin?) dans un allemand aussi spectaculaire qu’un extrait des Leçons sur la philosophie de l’histoire d’Hegel, Emma Calvé en appelle de sa magnanimité parce qu’il ne s’agit pas seulement de sauver les enfants « mais aussi, la civilisation » (gros plan). Le film se clôt alors sur l’évasion réussie des petites filles du monde entier qu’Emma Calvé accueille, en bonne maternaliste, par des sobriquets aussi agaçants que ridicules avant de réapparaître au générique pour nous renseigner sur leur montée en humanité « dans nos écoles ». Car on le sait depuis au moins les conquêtes napoléoniennes, l’éducation républicaine a la fonction d’élever universellement à la Civilisation…

Outre le soin habituel apporté à la réalisation et la mise en valeur de la ville-lumière, c’est la banalité nostalgique d’un racisme qui s’ignore qui est remarquable dans ce film. Le blanc seing conféré à Michel Ocelot, y compris en Afrique, depuis la sortie de son film Kirikou a fait passer sous le radar de la critique un film fémonationaliste qui ne s’encombre ni des nuances ni de l’actualité des débats sur l’exigence à décoloniser les imaginaires.

Et tant pis si, même son féminisme, se décline en fillettes qui font tourner leurs robes à froufrous pour le plaisir du spectateur…

* »Michel Ocelot revient avec Dilili à Paris: « Je veux choquer un petit peu les gens » », 11/06/2018, BFM.TV, https://bit.ly/2ENnmoB