Les baobabs ne meurent jamais

In memoriam Fabien Eboussi Boulaga (1934-2018)

EBOUSSI Boulaga
crédit photo : Alliance Fidèle Abelegue

Je n’ai pas connu personnellement Fabien Eboussi Boulaga.  La perspective avortée d’un financement de mobilité m’a fait manquer cet été l’opportunité (dont je me doutais qu’elle serait la dernière) d’un entretien avec ce monument de la philosophie tout court – et pas seulement africaine. Au concert d’éloges qui suivent et continueront de pleurer sa disparition samedi dernier, je n’ai pas souhaité ajouter ma voix, estimant n’avoir pas grand chose à dire d’édifiant. Endeuillée malgré tout par la perte d’un « fantôme » qui m’accompagne sans conteste de sa probité depuis que je me suis penchée sérieusement sur son travail (la préparation du questionnaire de l’entrevue qu’il a donné à Thinking Africa), il a bien fallu que je me pose néanmoins la question de ce qu’il avait été pour moi…

En train de rédiger un article où je citais déjà son oeuvre-maîtresse La crise du Muntu. Authenticité africaine et philosophie (1977), j’ai entrepris de réorienter mon propos pour mieux rendre compte de sa contribution dans l’éclosion de ma propre pensée. Puis un collègue de la RDCongo m’a réclamé vivement que j’y consacre un billet sur ce blogue. Parce que ma fréquentation de Fabien Eboussi Boulaga s’est limitée à ses écrits, il sera donc question ici de l’héritage intellectuel qu’il nous lègue et qu’il eut le courage de défendre tout au long de sa vie*.

Fabien Eboussi Boulaga fait partie de ces auteurs pionniers, avec Marcien Towa (1971) et Paulin Hountondji (1976) notamment, qui lancèrent le bal de ce que nous connaissons rétrospectivement comme la célèbre « affaire de la philosophie africaine ». Critique corrosif de l’ethnophilosophie (1968), « cette manière typiquement coloniale (…) de comprendre l’autre derrière son dos mieux qu’il ne se comprend lui-même » (2013, p. 133), il le fut tout autant de la première génération philosophique africaine moderne et de ses prétentions à s’être émancipée du maître alors qu’elle en conservait tous les outils. Programmatique, La Crise du Muntu (1977) entreprend tout à la fois : d’identifier ce qui fait problème dans cette illusion consistant à recouvrer une « authenticité africaine » enfouie sous des couches de poussières coloniales sur lesquelles il suffirait de souffler (très fort) ; d’incriminer la « Philosophie » elle-même, comme volonté de puissance de l’épistémologie occidentale ; de réfléchir aux fondements d’une pensée autonome pour l’Africain.e, le « Muntu », affranchie simultanément de ces deux désirs de mêmeté.

C’est par à-coups que le Muntu se libérera de la colonialité épistémique imprimée par l’internalisation diffuse de la bibliothèque coloniale : de l’ « en-soi » (cette affirmation d’une unité ontologique africaine à rechercher dans des origines précoloniales, très caractéristique des premières définitions de l’ africanité/authenticité africaine), il se dépassera « pour-soi », c’est-à-dire en cohérence avec les conditions matérielles, réelles historiques, post-coloniales, de son existence. Mais il troublera encore la quiétude de cette rencontre à soi afin de faire entendre son discours, assuré et cristallin, à l’intention de tous, humains, « pour-autrui ». « Tels sont les linéaments d’une dialectique de l’authenticité, articulée sur une histoire particulière de la liberté raisonnable et ouverte sur un universel concret à faire, une authenticité qui n’est qu’à construire le temps et l’espace de son engagement le champ de l’expérience qui lui est possible dans un monde qui enveloppe le Muntu et qui est intérieur à lui tout à la fois » (1997, p. 230).

Si le Muntu tourne son visage vers l’humanité toute entière, il n’oublie jamais les risques inhérents à un universel surplombant. Eboussi, le Muntu, débusque les faux universaux, déculotte les critères d’admission/exclusion à la « Philosophie », les traque, les moque, s’en détourne, « quitte à apprendre à séjourner dans un espace sans nom » (1977). Comme dans son jouissif (pour la Nord-Américaine que je suis) « Lectures hérétiques de Rawls » (2011) où il s’en prend au monstre sacré et à sa Théorie de la justice, à laquelle il demande, avec l’aplomb d’une évidence déconcertante : « comment la logique immanente d’un mode de vie, d’un type de société historique pourrait-elle être le support d’autres sociétés historiques? Comment ce qui n’est que spécifique pourrait-il être érigé en genre exemplaire et universel (…) Il n’est ni difficile ni téméraire de faire l’hypothèse que l’expérience africaine et celles d’autres humanités comme l’indienne ou la chinoise ne sauraient être adéquatement exprimées dans et par le corps des théories occidentales de la justice et de la politique » (158-160).

Si le Muntu n’est pas intimidé par le canon autorisé de la philosophie, il ne s’agglutine pas non plus dans le particulier, dans « son » patrimoine culturel immuable. Mais Eboussi Boulaga ne fait jamais (contrairement à beaucoup d’autres auteurs), en effet, table rase des fonctions éthiques de « la tradition ». La tradition est d’abord un « modèle d’identification critique » pour le sujet qui construit avec elle son individualité au cœur d’une communauté, afin de s’y reconnaître mais aussi de s’en distinguer. Elle est aussi « mémoire vigilante » des événements traumatiques (la colonisation) qui ont anéanti l’harmonie sociale, mais aussi de ses compromissions, de son propre potentiel tyrannique. Enfin, elle est « modèle utopique d’action » en s’insérant dans le maillage complexe du rêve, de l’imagination prospective et de la conscience historique dont elle garde la mémoire.

Ce chantier auquel il a donné des orientations d’une absolue clarté il y a près d’un demi-siècle, c’est celui dont se réclament encore aujourd’hui un nombre incalculable de philosophes nés de cette réflexion visionnaire. Allergique à toute forme de lâcheté intellectuelle, Eboussi pourfendait infatigablement les « petits arrangements » que l’orgueil nous invite sans cesse à nouer avec nous-mêmes ou avec les autres. En dépit des risques, c’est l’un des rares philosophes à s’être emparé du questionnement politique à l’occasion de la mise sur pied, dans les années 1990, des conférences nationales souveraines un peu partout en Afrique noire, à avoir exploré dans ses écrits la thématique (taboue) de l’homosexualité, ou celle du sens élémentaire de « l’humain » aux lendemains des atrocités perpétrés durant le génocide rwandais.

S’il nous a certainement légué, par son oeuvre, une direction à emprunter pour la libération, des Africain.e.s d’abord mais aussi de l’humanité, il croyait trop au dynamisme de l’histoire pour que nous nous accrochions à sa mémoire comme à un radeau qui dérive. Tandis qu’il est parti rejoindre la nuit de sa vie, nous avons en priorité la responsabilité, exigeante, de nous assurer que demeure vivant son testament moral.

Faire de la philosophie « un mode de la vie »…

Montréal, le 15 octobre 2018

 

* Fabien Eboussi Boulaga quitte le sacerdoce avec éclat en 1974 après avoir pris position dans son « Bantou problématique » (1968) contre les autorités ecclésiastiques qu’il exhorte au départ des missionnaires. Plus tard, ce sont les autorités politiques qui tenteront de le museler en remettant en cause la validité de son doctorat, le contraignant un temps à l’exil en Côte-d’Ivoire.

Quelques hommages :

Akono, François-Xavier et als, « L’héritage théologique et philosophique d’Eboussi Boulaga, ancien prêtre jésuite retourné à l’état laïc », https://africa.la-croix.com/lheritage-theologique-et-philosophique-deboussi-boulaga-ancien-pretre-jesuite-retourne-a-letat-laic/

Bekolo, Jean-Pierre, interviewé sur TV5 Monde Afrique Info, https://www.facebook.com/JTAfrique/videos/303692600359599/

Kodjo-Grandvaux, Séverine, « Pourquoi il faut (re)lire Fabien Eboussi Boulaga », https://www.lemonde.fr/afrique/article/2018/10/16/pourquoi-il-faut-re-lire-fabien-eboussi-boulaga_5370215_3212.html

Mbembe, Achille, « Fabien Eboussi Boulaga, disparition d’un « inlassable veilleur » », Le Monde Afrique, https://www.lemonde.fr/afrique/article/2018/10/15/fabien-eboussi-boulaga-disparition-d-un-inlassable-veilleur_5369652_3212.html

Noah-Nkul Beti, Baltazar A., « Eboussi Boulaga, Mort d’un Muntu sans fétiche de la philosophie! », https://www.facebook.com/notes/editions-cle/eboussi-boulaga-mort-dun-muntu-sans-f%C3%A9tiche-de-la-philosophie/1875047529257704/

Bibliographie sélective :

Eboussi Boulaga, Fabien (1968), « Le bantou problématique », dans Présence africaine, no 22, 2e trimestre, pp. 4-40.

Eboussi Boulaga, F. (1977). La crise du Muntu : authenticité africaine et philosophie. Paris: Présence Africaine.

Eboussi Boulaga, F. (1993), Les conférences nationales an Afrique noire, Paris : Karthala (les Afriques).

Eboussi Boulaga, F. (2006) et A.D. Olinga (dir.), Le génocide rwandais. Les interrogations des intellectuels africains, Yaoundé : Éditions CLÉ.

Eboussi Boulaga, F. (2007). « L’homosexualité au Cameroun : problème politique ». Terroirs (1-2), 5-10.

Eboussi Boulaga, F. (2007). » L’homosexualité : trois lectures pour commencer ». Terroirs (1-2), 13-43.

Eboussi Boulaga, F. (2011). « Lecture hérétique de John Rawls », dans L’affaire de la philosophie africaine: au-delà des querelles, Paris: KARTHALA Editions, pp. 151-170.

Eboussi Boulaga, F. (2011). L’affaire de la philosophie africaine: au-delà des querelles. Paris: KARTHALA Editions.

Eboussi Boulaga, F. (2013). « Raconter la couleur du temps » La philosophie africaine, hier et aujourd’hui (pp. 121‑135). Paris: L’Harmattan-Pensée africaine.

Eboussi Boulaga F. (2014), entretien accordé à Nadia Yala Kisukidi, « Poursuivre le dialogue des lieux », http://www.ruedescartes.org/articles/2014-2-poursuivre-le-dialogue-des-lieux/

Kom Ambroise (dir.), (2009), Fabien Eboussi Boulaga. La philosophie du Muntu, Paris: Karthala.